#33 Ces fascistes qui s'ignorent 

    Contrairement à ce que peut laisser sous-entendre le titre de ces carnets, ce texte n’aura rien de mystique. Mais ce n’est pas parce que mystique et fascisme s’excluent nécessairement. Du moins pas si on se fie à Limonov, le récit biographique qu’a publié en 2011 Emmanuel Carrère et dans lequel il décrit comment le poète-activiste russe et fasciste avoué a vécu une illumination alors qu’il faisait sa routine de push-up (ou de sit-up ?) pendant l’une de ses nombreuses incarcérations que lui a valu sa contestation publique du régime de Poutine. Mais contrairement à Limonov sur qui je devrais prendre un peu plus exemple pour ce qui est de garder ma forme physique, je contribue ces temps-ci un peu trop oisivement à nourrir l’Économie de l’Attention (autrement dit, esti que j'en perds du temps sur les réseaux sociaux!). Et Facebook ayant compris que je m’intéresse à l’avancée supposée du fascisme qui gagnerait un peu plus chaque jour le Québec, l’algorithme de Zuckerberg me soumet constamment des publications faisant état du recul inquiétant de l’État de droit et de la montée de l’extrême-droite, publications dans lesquelles on tombe rapidement sur des raisonnements s'appuyant sur ce genre de sophisme :

1- Tous les fascistes sont pour la baisse des seuils migratoires.
2- Des démographes et fonctionnaires ont conseillé le gouvernement Trudeau de baisser ses seuils étant donné les effets que la hausse trop rapide de la population entraine.
3- Ceux qui pensent, sur la base de ce que disent ces chercheurs, qu'il est légitime de réduire ces seuils sont donc des fascistes.
 
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     C’est devenu récurrent dans les échanges qu’il m’arrive d’avoir dans certaines chambres d’écho : il est impensable de ne pas maintenir les seuils sans précédent qu’a instaurés l’administration Trudeau sous prétexte que ce serait jouer le jeu de l’extrême-droite. Et la preuve d'un racisme manifeste. En ce qui me concerne, c’est surtout la preuve qu’il n’est plus possible d’avoir une discussion rationnelle sur l’enjeu de l’immigration. Et que ce ne sont pas les changements climatiques la plus grande menace qui nous guette mais le tribalisme 2.0 qu'entretiennent sciemment les réseaux sociaux.
 
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     Avant de continuer, j’aimerais souligner que je travaille avec des gens qui font partis des plus démunis de la société. Dont environ la moitié sont issus de l’immigration. Je le précise mais on s’en fout parce que ça ne change rien à l’amour que je leur voue depuis maintenant 10 ans. Tout comme j’ai toujours aimé, depuis que mes filles sont petites, accueillir sur l’heure du dîner ou après l’école les ami(e)s de mes filles qui viennent des 4 coins de la planète, idem pour ce qui est de discuter avec les commerçants de mon quartier qui ne sont pas nés ici, qui travaillent sans relâche et pour qui j'ai beaucoup d’admiration, même chose pour ce qui est d’échanger avec toutes les Québécoises et Québécois venus de l’étranger et qui ont joint la chorale que j’accompagne depuis maintenant 8 ans, chorale que j’essaye de mettre à profit pour participer à la francisation des nouveaux arrivants. Bref, le racisme et la xénophobie ne font pas partie de mon ADN. Mais bon, à en lire plusieurs, je serais au minimum un fasciste qui s’ignore si je pense qu’il existe une telle chose que la capacité d’accueil. Notons que je ne parle pas ici des réfugiés mais des cibles que se fixe le gouvernement en immigration et qui concernent des gens qui aimeraient devenir citoyens canadiens mais qui ne sont pas pour autant miséreux ou en danger de mort. Pour certains, ces cibles ne peuvent pas être révisées et les nouveaux standards inédits adoptés par l'administration Trudeau se doivent d'être reconduits, peu importe.
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     Cela a de quoi rendre perplexe. Et bien qu’on aime prétendre que « bien sûr, il est possible de discuter d’immigration », on vient vite à la conclusion que même si les données qu’ont compilées les chercheurs de la fonction publique fédérale étaient vraies, comme elles sont instrumentalisées à des fins essentiellement xénophobes (étant donné qu'elles ne serviront pas à maintenir ou augmenter les seuils), ça les rend pour ainsi dire inutilisables puisqu’elles indiquent qu’une hausse trop rapide de la population ne comporte pas que des avantages.* Ce qui prime avant tout, c'est de ne pas jouer le jeu de l’extrême-droite, et pour se faire, on se doit d’ignorer les avis des chercheurs et maintenir coûte que coûte les seuils de l’administration Trudeau. Non, ce n'est pas une caricature. C’est, entre autres, exactement ce genre de raisonnement que m’a servi récemment un ancien journaliste de La Presse concernant la supposée « capacité d’accueil » ; peu importe ce que rapportent les démographes, l’important est de ne pas basculer dans l’extrême-droite. Pas pour rien d’ailleurs qui paraitrait que PSPP a rencontré Zemmour… De toute façon, un humaniste sait très bien qu’on a qu’à remplacer la « capacité d’accueil » par la « volonté d’accueil », et hop, le tour est joué. Et avec en filigrane l'arrière-pensée que je marquerais la différence entre un Québécois d'origine canadienne-française et un autre qui ne serait pas né ici ou qui serait né de parents immigrés, et que ces derniers ne seraient pas non plus concernés par les effets qu'entrainent selon les démographes une hausse rapide de la population.
 
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     On semble vraiment être arrivé au Village Global qu'avait prédit McLuhan. Contrairement à ce que l'expression peut laisser croire, dans le Village Global qu'a pressenti l'intellectuel canadien, tout le monde sait ce que l'autre pense et les chicanes de clocher s'entretiennent perpétuellement. En effet, les réponses que l'on reçoit aux commentaires que l'on fait sont plutôt prévisibles, et le tribalisme politique devient en la matière un prédicteur très efficace. Autrement dit, bye-bye les nuances. On peut s’y attendre de la la part de xénophobes assumés – et dont je me fais un devoir de dénoncer à chaque fois que j’en ai l’occasion – mais il est surprenant de constater à quel point c'est devenu la norme, comme si les réseaux sociaux, au lieu de permettre une diversité d'échanges, avaient au contraire tendance à cristalliser davantage les positions. Pour ma part, même si je crois qu'une baisse des seuils migratoires s'avère légitime – ne serait-ce que pour y voir plus clair et régulariser la situation des trop nombreuses personnes et familles qui sont dans l'incertitude étant donné le bordel qui semble régner autant au fédéral qu'au provincial –, ça ne pas empêché de signer en ligne la pétition du député Rivard-Cliche de Québec Solidaire pour le maintien du PEQ. Ni d'écrire sur la page de MBC qu'il dessert la cause indépendantiste en ne mettant plus de l’avant un argumentaire qu’il avait pourtant l’habitude de servir, à savoir qu’est Québécoise ou Québécois quiconque embrasse la culture d’ici, et que cela n’a rien à voir avec la race ou le sang et que son obsession migratoire l’a rendu caricatural. Quant au PQ, malgré le fait que PSPP prend bien soin à chaque fois de distinguer la critique qu'il fait des politiques d’immigration des personnes qui immigrent, et qu’il insiste pour dire que ces derniers sont des Québécois à part entière une fois rempli l’interminable processus qu’on leur demande d’accomplir, il me semble évident que le PQ devra revoir sa stratégie étant donné la facilité avec laquelle on récupère et déforme trop souvent son propos. Et que devant les dérives inévitables qui vont arriver, PSPP devrait condamner plus fermement les discours xénophobes. J'ajouterais qu'on m’a maintes fois traité d’antisémite dans les pages du National Post pour la manière dont j’ai critiqué le massacre incessant et disproportionné des Gazaouis, ce qui ne m’a pas empêché de trouver que ceux qui sont allés plusieurs fois prier devant la Basilique Notre-Dame à la suite de manifestations pro-palestiniennes manquaient au minimum de discernement, et au pire savaient ce qu’ils faisaient et donnaient dans la provocation. Dans les deux cas, ça témoignait d’une bien mauvaise lecture du contexte québécois. Bref, j’ai une position que j’estime nuancée, à la ressemblance du monde qui nous entoure, et dont on peut difficilement déduire les contours, comme c’est malheureusement le cas de bien des gens qui commentent dans les chambres d’échos. Par exemple, si la Loi 21 me paraissait respecter l’esprit de la commission Bouchard-Taylor – énorme sujet sur lequel porte en partie ma maitrise –, je suis loin de partager cet avis concernant les nouvelles interventions de la CAQ en matière de laïcité. Mais peu importe le fond, en matière de laïcité, la forme est toute aussi importante et à cet égard, la façon dont la CAQ a fait de cet enjeu une question bassement électoraliste est déplorable. Legault n’a jamais eu la stature d’un homme d’État et n’a jamais compris qu’il était le Premier ministre de tous les Québécois et que sa fonction lui commandait d’expliquer avec beaucoup plus d’empathie pourquoi la laïcité est une valeur qui est au fondement de l’identité québécoise. Vivement les élections et bon débarras. Cela dit, je n’exclus pas non plus mes propres biais dans tout ça. Mais étant donné que je fais l’effort constant et conscient de penser contre moi-même, et que je ne me gêne pas pour relever les contradictions autant chez mes alliés que mes adversaires, il va de soi que toute position est critiquable, en autant qu’on le fasse sur une base rationnelle, ce qui ne semble plus être possible lorsqu’on aborde l'enjeu de l’immigration ou celui de la laïcité. Comme si ces question étaient pour certains en soi intouchables et qu’il était illégitime d’adopter des positions qui n’iraient pas dans le sens d’une ouverture toujours plus maximale des frontières ou de la place du religieux dans l’espace public. Me semble qu'on peut penser qu'il soit sain d'en débattre sans être pour autant un fasciste qui s’ignore. Non ?
 
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     Je sais, on est 50 000 à exprimer sa position sur le sujet et on aurait intérêt à calmer le jeu et ne plus nourrir la bête, d’autant plus que cette dernière ne demande que ça, attiser les oppositions et les conflits. Mais ça devient d’autant plus difficile de résister quand on note chez plusieurs une tendance à moraliser de manière excessive les enjeux de façon à mettre systématiquement l’individu au-dessus de l’intérêt commun. C’est d’ailleurs là une question de fond qui anime toute l'action des gens comme Frédéric Bérard, Alexandre Dumas ou Marie-Eve Cotton pour qui la société serait un Léviathan intrinsèquement néfaste, un ensemble par défaut prédisposé à brimer les droits individuels. Bien sûr qu'il peut être cela et le long processus démocratique par lequel nous sommes passés témoigne d'une lutte qui, lorsqu'on regarde d,autres sociétés, était loin d'être gagnée d'avance. Sauf qu'on semble avoir oubliéque c'est cette même société qui accorde aux individus leurs droits. Et c’est, selon le philosophe et sociologue Marcel Gauchet, le grand paradoxe de cette gauche qui ne voit pas qu’elle a succombé à l’idéologie néolibérale en réifiant constamment l’individualisme – le Marché oblige – comme la valeur étalon par laquelle on peut juger la justesse de telle ou telle mesure, ce qui finit par aboutir à des jugements comme celui de la "coupe Longueil" ou celui d'un cabinet d'avocat condamné pour 5000$ parce qu'il n'avait pas engagé un candidat dont il restait à vérifier un casier judiciaire qui s'est avéré problématique aux yeux de l'employeur. L'individualisme devient une norme qui fragmente de plus en plus la notion de bien commun. Cela fera l’objet d’un prochain carnet, en espérant que d’avoir énoncé ici les différents problèmes que je perçois concernant la difficulté de traiter l’enjeu migratoire m’aidera à passer à autre chose, d’autant plus que si l’on désire vraiment s’attaquer aux discours xénophobes, ce serait bien si on pouvait s’entendre qu’entre La Meute, Hitler et moi, ce n’est pas bonnet blanc blanc bonnet. Ou noir bonnet bonnet noir si vous préférez.
Merci à ceux qui ont pris la peine de lire tout ça.
 
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* “Dès le printemps 2022, des chercheurs et fonctionnaires, preuves à l’appui, ont mis en garde le gouvernement Trudeau : les seuils d’immigration compliquent une crise du logement déjà très installée. « En tant que responsables de la gestion de l’immigration, les décideurs politiques doivent être conscients du désalignement entre la croissance démographique et l’offre de logements, ainsi que de la manière dont l’immigration permanente et temporaire influence la croissance démographique », relève Matthew Saayman, analyste en politiques au ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, dans un document coécrit avec ses collègues chercheurs au même ministère, Sébastien Vachon et Dan Hiebert (ce dernier à titre d’universitaire en résidence).” Louise Leduc, La Presse, 18 janvier 2025.

Variations sur le vide (extraits choisis)

Jean François Fortier

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On s'habitue (2019, single)

Jean Francois Fortier

Apparue sur le tard pendant que nous mixions l'album Variations sur le Vide en 2004, On s'habitue n'avait pas pu faire l'album. Je l'ai enregistrée une première fois en 2011 mais insatisfait du résultat, j'ai décidé de la refaire récemment avec la finale originale et sans le bridge de la version de 2011.
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